Redressement commercial : les obligations de l’Urssaf face aux créances

Face aux difficultés économiques, de nombreux commerçants se retrouvent contraints d’entamer une procédure de redressement judiciaire. Dans ce contexte, la question des créances de l’Urssaf revêt une importance particulière. L’organisme de recouvrement des cotisations sociales doit-il systématiquement déclarer ses créances? Dans quels délais? Quelles sont les conséquences d’une déclaration tardive ou absente? Ces interrogations, aux implications financières considérables pour les entreprises en difficulté, méritent un examen approfondi des règles juridiques en vigueur et de la jurisprudence récente qui façonne ce domaine sensible.

Le cadre juridique de la déclaration des créances par l’Urssaf

La déclaration des créances constitue une étape fondamentale dans la procédure de redressement judiciaire. Pour l’Urssaf, comme pour tout créancier, cette formalité est régie par des règles strictes issues du Code de commerce. L’article L.622-24 impose ainsi à tous les créanciers dont la créance est née antérieurement au jugement d’ouverture de la procédure collective de déclarer leur créance auprès du mandataire judiciaire.

Cette obligation s’impose pleinement à l’Urssaf, qui doit respecter un formalisme précis. La déclaration doit mentionner le montant de la créance due au jour du jugement d’ouverture, avec indication des sommes à échoir et de leur date d’échéance. Elle précise la nature du privilège ou de la sûreté dont la créance est éventuellement assortie. Les créances de l’Urssaf bénéficient généralement d’un privilège, ce qui leur confère un rang préférentiel dans l’ordre des paiements.

Le délai légal de déclaration est fixé à deux mois à compter de la publication du jugement d’ouverture au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales (BODACC). Ce délai est porté à quatre mois pour les créanciers domiciliés hors de France métropolitaine. Il s’agit d’un délai préfix, c’est-à-dire qu’il n’est pas susceptible d’interruption ou de suspension.

La Cour de cassation a eu l’occasion de préciser à plusieurs reprises que l’Urssaf, en tant qu’organisme public, ne bénéficie d’aucune dérogation particulière à ces règles. Dans un arrêt du 27 septembre 2018, la chambre commerciale a ainsi rappelé que « les organismes sociaux sont soumis, comme tout créancier, à l’obligation de déclarer leurs créances dans les délais légaux ».

Les spécificités applicables aux créances de l’Urssaf

Les créances de l’Urssaf présentent certaines particularités qui méritent d’être soulignées. Elles concernent principalement les cotisations sociales dues par l’entreprise en difficulté, mais peuvent également inclure des majorations de retard, des pénalités ou des frais de poursuite.

La loi n°2005-845 du 26 juillet 2005 relative à la sauvegarde des entreprises a introduit une distinction importante entre les créances antérieures au jugement d’ouverture et les créances postérieures. Seules les premières sont soumises à l’obligation de déclaration. Les créances nées régulièrement après le jugement d’ouverture pour les besoins de la procédure ou en contrepartie d’une prestation fournie au débiteur pendant cette période bénéficient d’un traitement préférentiel.

Une difficulté particulière peut se poser concernant les cotisations sociales personnelles du dirigeant. La jurisprudence considère que ces cotisations constituent des créances distinctes de celles de l’entreprise et doivent faire l’objet d’une déclaration spécifique.

  • Les créances de l’Urssaf doivent être déclarées dans un délai de deux mois à compter de la publication au BODACC
  • La déclaration doit préciser le montant exact de la créance et sa nature
  • Les cotisations sociales personnelles du dirigeant font l’objet d’une déclaration distincte
  • Seules les créances antérieures au jugement d’ouverture sont soumises à déclaration

Les conséquences d’une absence de déclaration ou d’une déclaration tardive

Le non-respect de l’obligation de déclarer sa créance dans les délais impartis entraîne des conséquences graves pour l’Urssaf. L’article L.622-26 du Code de commerce est sans ambiguïté : « À défaut de déclaration dans les délais prévus […], les créanciers ne sont pas admis dans les répartitions et les dividendes ». Autrement dit, l’Urssaf qui n’aurait pas déclaré sa créance dans le délai légal est frappée d’une sanction radicale : l’extinction de sa créance, du moins dans le cadre de la procédure collective.

Cette règle a été confirmée par une jurisprudence constante. Dans un arrêt du 3 novembre 2016, la Cour de cassation a ainsi jugé que « l’absence de déclaration de créance dans le délai légal entraîne l’inopposabilité de la créance à la procédure collective, ce qui équivaut à son extinction à l’égard du débiteur ». Cette solution s’applique pleinement aux créances de l’Urssaf, comme l’a rappelé la chambre commerciale dans un arrêt du 12 janvier 2021.

Il existe toutefois des possibilités de relevé de forclusion. L’Urssaf peut demander à être relevée de la forclusion si elle prouve que sa défaillance n’est pas due à son fait ou qu’elle résulte d’une omission du débiteur lors de l’établissement de la liste des créanciers. Cette demande doit être formée dans un délai de six mois à compter de la publication du jugement d’ouverture. Passé ce délai, le relevé de forclusion n’est plus possible.

La jurisprudence se montre généralement stricte dans l’appréciation des conditions du relevé de forclusion. Un simple dysfonctionnement interne à l’Urssaf ne constitue pas un motif légitime. En revanche, la non-réception de l’avis adressé par le mandataire judiciaire, si elle est prouvée, peut justifier un relevé de forclusion.

Le cas particulier des procédures de vérification des créances

Une fois la créance déclarée par l’Urssaf, elle fait l’objet d’une vérification par le mandataire judiciaire. Cette procédure vise à s’assurer de la réalité et du montant exact de la créance. Le mandataire peut proposer l’admission de la créance, son rejet total ou partiel, ou encore son renvoi devant le juge-commissaire en cas de difficulté.

L’Urssaf doit être particulièrement vigilante lors de cette phase. Si le mandataire conteste sa créance, elle dispose d’un délai de trente jours pour répondre, à défaut de quoi le juge-commissaire statue sur la proposition du mandataire. La contestation peut porter sur divers éléments : le montant de la créance, sa nature privilégiée, ou même son existence.

Dans un arrêt du 14 mars 2019, la Cour de cassation a précisé que « la décision d’admission d’une créance a l’autorité de la chose jugée quant à son existence, son montant et sa nature ». Cette décision revêt donc une importance capitale pour l’Urssaf, qui doit veiller à défendre efficacement ses intérêts lors de la procédure de vérification.

  • L’absence de déclaration dans les délais entraîne l’extinction de la créance dans le cadre de la procédure
  • Le relevé de forclusion est possible sous conditions strictes dans un délai de six mois
  • La créance déclarée fait l’objet d’une vérification par le mandataire judiciaire
  • L’Urssaf dispose de trente jours pour répondre à une contestation du mandataire

L’évolution jurisprudentielle récente concernant les obligations de l’Urssaf

La jurisprudence relative aux obligations de l’Urssaf en matière de déclaration de créances a connu des évolutions significatives ces dernières années. Plusieurs arrêts importants de la Cour de cassation ont précisé le cadre applicable, parfois en faveur de l’organisme de recouvrement, parfois en faveur des entreprises en difficulté.

Un arrêt marquant a été rendu par la chambre commerciale le 15 octobre 2020. Dans cette affaire, l’Urssaf avait déclaré sa créance dans les délais, mais avait commis une erreur dans l’identification du débiteur. La Cour de cassation a jugé que cette erreur pouvait être rectifiée tant que le juge-commissaire n’avait pas statué définitivement sur l’admission de la créance. Cette solution, favorable à l’Urssaf, tempère la rigueur traditionnelle de la jurisprudence en matière de formalisme de la déclaration.

À l’inverse, dans un arrêt du 9 juin 2021, la même chambre a confirmé qu’une déclaration de créance effectuée par l’Urssaf auprès du liquidateur, et non du mandataire judiciaire comme l’exige la loi, était irrégulière et ne pouvait produire d’effet. Cette décision rappelle l’importance du respect scrupuleux des règles procédurales.

Un autre point d’évolution concerne les créances à terme. Dans un arrêt du 17 février 2022, la Cour de cassation a précisé que l’Urssaf devait déclarer non seulement les cotisations déjà exigibles au jour du jugement d’ouverture, mais également celles qui, bien que non encore exigibles, étaient certaines dans leur principe. Cette solution s’inscrit dans une tendance jurisprudentielle visant à assurer une meilleure prévisibilité pour les entreprises en redressement.

Les spécificités liées aux contrôles Urssaf en cours

Une situation particulièrement délicate se présente lorsqu’un contrôle Urssaf est en cours au moment de l’ouverture de la procédure de redressement judiciaire. Dans ce cas, l’organisme se trouve face à un dilemme : déclarer une créance dont le montant exact n’est pas encore déterminé, ou attendre la fin du contrôle au risque de dépasser le délai légal de déclaration.

La jurisprudence a apporté des précisions utiles sur ce point. Dans un arrêt du 7 décembre 2017, la Cour de cassation a jugé que l’Urssaf pouvait valablement déclarer une créance à titre provisionnel, quitte à en préciser le montant définitif ultérieurement. Cette solution pragmatique permet de concilier les impératifs de célérité de la procédure collective et les nécessités du contrôle.

En revanche, la Haute juridiction a eu l’occasion de rappeler, dans un arrêt du 23 septembre 2020, que l’Urssaf ne pouvait se prévaloir de l’exception d’inexécution pour justifier un retard dans la déclaration de sa créance. L’argument selon lequel le débiteur n’aurait pas fourni tous les éléments nécessaires à l’établissement du montant exact de la créance n’est pas recevable.

  • L’Urssaf peut rectifier une erreur d’identification du débiteur tant que le juge-commissaire n’a pas statué
  • Une déclaration auprès du liquidateur au lieu du mandataire judiciaire est considérée comme irrégulière
  • Les créances certaines mais non encore exigibles doivent être déclarées
  • En cas de contrôle en cours, l’Urssaf peut déclarer une créance à titre provisionnel

Les stratégies de défense pour les commerçants face aux créances de l’Urssaf

Face à une créance déclarée par l’Urssaf, le commerçant en redressement dispose de plusieurs moyens de défense qui peuvent s’avérer efficaces. La connaissance de ces stratégies est essentielle pour préserver les chances de redressement de l’entreprise.

La première ligne de défense consiste à vérifier scrupuleusement le respect des délais et du formalisme par l’Urssaf. Toute irrégularité dans la déclaration peut conduire à son rejet. Le commerçant doit notamment s’assurer que la déclaration a été adressée au bon interlocuteur (le mandataire judiciaire) et qu’elle précise clairement le montant et la nature de la créance. Dans un arrêt du 4 mai 2017, la Cour de cassation a ainsi jugé irrecevable une déclaration de créance qui ne distinguait pas clairement entre le principal, les majorations et les pénalités.

Une autre stratégie consiste à contester le bien-fondé ou le montant de la créance. Cette contestation doit être formalisée lors de la procédure de vérification des créances. Le commerçant peut, par exemple, invoquer la prescription de certaines cotisations. En effet, l’action en recouvrement des cotisations sociales se prescrit par trois ans à compter de leur exigibilité. Cette règle, prévue par l’article L.244-3 du Code de la sécurité sociale, est d’ordre public.

Le commerçant peut également solliciter une remise gracieuse des majorations de retard et pénalités. L’article R.243-20 du Code de la sécurité sociale prévoit cette possibilité en cas de bonne foi ou de force majeure. La demande doit être adressée à la Commission de recours amiable (CRA) de l’Urssaf. Si les difficultés financières ayant conduit au redressement judiciaire résultent de circonstances exceptionnelles, cet argument peut être utilement invoqué.

Le rôle des professionnels du droit dans la gestion des créances Urssaf

L’intervention de professionnels du droit spécialisés peut s’avérer déterminante dans la gestion des créances Urssaf. L’avocat spécialisé en droit des entreprises en difficulté ou l’expert-comptable peuvent apporter une aide précieuse au commerçant en redressement.

Ces professionnels peuvent, tout d’abord, analyser en détail la créance déclarée par l’Urssaf et identifier d’éventuelles erreurs ou anomalies. Ils peuvent ensuite préparer une contestation argumentée, en s’appuyant sur les textes législatifs et la jurisprudence applicable. Dans un arrêt du 8 juillet 2020, la Cour de cassation a rappelé l’importance d’une contestation précise et motivée pour obtenir la révision du montant d’une créance Urssaf.

Les professionnels du droit peuvent également accompagner le commerçant dans la négociation avec l’Urssaf. Même si l’organisme est soumis au principe d’indisponibilité des créances publiques, certains aménagements sont possibles, notamment concernant l’échelonnement des paiements dans le cadre du plan de redressement. La loi n°2020-1525 du 7 décembre 2020 d’accélération et de simplification de l’action publique a d’ailleurs assoupli certaines règles en la matière.

Enfin, en cas de contentieux, la représentation par un avocat spécialisé augmente significativement les chances de succès. La procédure devant le juge-commissaire, puis éventuellement devant le tribunal de commerce en cas de recours, obéit à des règles spécifiques que maîtrisent ces professionnels.

  • Vérifier le respect des délais et du formalisme de la déclaration par l’Urssaf
  • Contester le bien-fondé ou le montant de la créance lors de la procédure de vérification
  • Invoquer la prescription triennale pour certaines cotisations
  • Solliciter une remise gracieuse des majorations et pénalités auprès de la CRA
  • Faire appel à un avocat spécialisé pour négocier ou contester la créance

Face aux difficultés économiques, les commerçants en redressement judiciaire doivent naviguer dans un cadre juridique complexe, particulièrement en ce qui concerne les créances de l’Urssaf. Si l’organisme est tenu de déclarer ses créances dans un délai strict de deux mois à compter de la publication du jugement d’ouverture, le non-respect de cette obligation entraîne l’extinction de sa créance dans le cadre de la procédure. La jurisprudence récente a précisé les contours de ces obligations, tantôt en faveur de l’Urssaf, tantôt en faveur des entreprises. Pour le commerçant, la vigilance et le recours à des professionnels du droit sont essentiels pour contester efficacement une créance mal fondée ou disproportionnée et préserver ainsi les chances d’un redressement réussi.