L’indemnisation face au refus du concours de la force publique dans les procédures d’expulsion

En matière d’expulsion locative, le propriétaire se trouve parfois confronté à un obstacle majeur : le refus du concours de la force publique. Cette situation, qui peut sembler inextricable, ouvre pourtant droit à une indemnisation dont les contours restent méconnus. Entre protection des locataires vulnérables et respect du droit de propriété, l’État joue un rôle d’arbitre complexe, assumant financièrement ses choix lorsqu’il refuse d’exécuter une décision de justice. Ce mécanisme d’indemnisation, véritable soupape de sécurité du système juridique français, mérite d’être analysé en profondeur pour comprendre ses fondements, ses modalités et ses enjeux sociétaux.

Le cadre juridique de l’expulsion et le refus du concours de la force publique

La procédure d’expulsion en France s’inscrit dans un cadre légal strictement défini, destiné à équilibrer les droits des propriétaires et la protection des locataires. Lorsqu’un locataire ne paie plus son loyer ou ne respecte pas ses obligations contractuelles, le propriétaire peut engager une procédure d’expulsion qui débute généralement par un commandement de payer. Si cette mise en demeure reste sans effet, le bailleur peut saisir le tribunal judiciaire pour obtenir la résiliation du bail et l’expulsion du locataire.

Après avoir obtenu une décision de justice favorable, le propriétaire doit faire signifier un commandement de quitter les lieux par huissier de justice. Le locataire dispose alors d’un délai de deux mois pour quitter volontairement le logement. À l’expiration de ce délai, si le locataire n’a pas quitté les lieux, l’huissier peut requérir le concours de la force publique auprès du préfet pour procéder à l’expulsion.

C’est à ce stade que peut intervenir le refus du concours de la force publique. En effet, le préfet, en tant que représentant de l’État, dispose d’un pouvoir d’appréciation et peut refuser d’accorder ce concours, notamment pour des raisons d’ordre public ou de protection des personnes vulnérables. Ce refus s’appuie sur l’article L153-1 du Code des procédures civiles d’exécution qui prévoit que l’État est tenu de prêter son concours à l’exécution des jugements, mais laisse une marge d’appréciation aux autorités administratives.

Le Conseil d’État a précisé les contours de ce pouvoir dans plusieurs décisions, confirmant que le préfet peut légitimement refuser le concours de la force publique s’il estime que l’expulsion risquerait de provoquer des troubles graves à l’ordre public ou si la situation sociale du locataire présente une particulière fragilité. Cette jurisprudence s’est notamment développée dans les années 1990 avec l’arrêt Couitéas qui a posé les bases du droit à indemnisation en cas de refus.

Les motifs légitimes de refus

Les motifs pouvant justifier un refus du concours de la force publique sont variés et relèvent généralement de considérations sociales ou d’ordre public. Parmi ces motifs, on retrouve :

  • La présence d’enfants en bas âge ou scolarisés, particulièrement pendant la période scolaire
  • La présence de personnes âgées, malades ou handicapées
  • Le risque avéré que l’expulsion conduise à une situation de sans-abrisme
  • L’absence de solution de relogement malgré des démarches actives du locataire
  • La période de trêve hivernale (du 1er novembre au 31 mars) durant laquelle les expulsions sont généralement suspendues
  • Un contexte social tendu pouvant conduire à des troubles à l’ordre public

Il est à noter que ces refus interviennent souvent dans un contexte de crise du logement où les solutions de relogement font défaut. La loi DALO (Droit Au Logement Opposable) a renforcé cette dimension en reconnaissant le droit au logement comme un droit fondamental et en imposant à l’État une obligation de résultat en matière de relogement des personnes prioritaires.

Le fondement juridique de l’indemnisation

L’indemnisation en cas de refus du concours de la force publique repose sur le principe de responsabilité sans faute de l’État. Ce mécanisme juridique trouve son origine dans la jurisprudence du Conseil d’État, notamment avec l’arrêt fondateur Couitéas du 30 novembre 1923. Dans cette affaire, un propriétaire foncier en Tunisie s’était vu refuser l’assistance de la force publique pour expulser des occupants de ses terres, l’administration craignant des troubles graves à l’ordre public.

Le Conseil d’État a alors posé le principe selon lequel lorsque l’administration refuse, pour des motifs d’intérêt général, de prêter son concours à l’exécution d’une décision de justice, elle rompt l’égalité devant les charges publiques et doit indemniser celui qui subit un préjudice anormal et spécial. Ce principe a été réaffirmé et précisé dans de nombreuses décisions ultérieures, comme l’arrêt Société Immobilière Saint-Just du 3 juin 1938.

Cette jurisprudence a été codifiée à l’article L153-1 du Code des procédures civiles d’exécution qui dispose que : « L’État est tenu de prêter son concours à l’exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l’État de prêter son concours ouvre droit à réparation ». Cette disposition établit clairement la responsabilité de l’État et le droit à indemnisation du propriétaire lorsque le concours de la force publique est refusé.

Il est important de souligner que cette responsabilité est engagée sans qu’il soit nécessaire de démontrer une faute de l’administration. Il s’agit d’une responsabilité sans faute fondée sur le principe de rupture d’égalité devant les charges publiques. L’État peut légitimement refuser d’exécuter une décision de justice pour des motifs d’intérêt général, mais il doit alors assumer les conséquences financières de ce refus.

La nature du préjudice indemnisable

Le préjudice indemnisable comprend principalement les loyers impayés à compter de la date du refus du concours de la force publique. Ces loyers constituent la part la plus importante de l’indemnisation, mais d’autres préjudices peuvent être pris en compte :

  • Les charges locatives non payées par le locataire
  • Les frais de procédure engagés pour obtenir l’expulsion (huissier, avocat)
  • La dépréciation du bien immobilier due à sa détérioration
  • Les frais de remise en état du logement si des dégradations sont constatées
  • Le préjudice moral dans certains cas particuliers

La Cour de cassation et le Conseil d’État ont précisé dans plusieurs arrêts que l’indemnisation doit couvrir l’intégralité du préjudice directement causé par le refus du concours de la force publique. Toutefois, les tribunaux administratifs exigent généralement que le propriétaire apporte la preuve de chaque élément du préjudice qu’il invoque.

La procédure d’indemnisation : démarches et étapes clés

La procédure d’indemnisation en cas de refus du concours de la force publique nécessite de suivre plusieurs étapes précises pour maximiser les chances d’obtenir réparation. Cette démarche s’inscrit dans un cadre administratif puis, éventuellement, contentieux.

La première étape consiste à formuler une demande préalable d’indemnisation auprès du préfet du département où se situe le bien immobilier. Cette demande doit être adressée par lettre recommandée avec accusé de réception et doit comporter plusieurs éléments essentiels :

  • La copie de la décision de justice ordonnant l’expulsion
  • La copie du commandement de quitter les lieux
  • La copie de la réquisition du concours de la force publique
  • La décision de refus du concours de la force publique ou la preuve de l’absence de réponse pendant plus de deux mois (refus implicite)
  • Un état détaillé des préjudices subis avec pièces justificatives (quittances impayées, factures de réparation, etc.)
  • Le montant précis de l’indemnisation demandée

À réception de cette demande, l’administration dispose d’un délai de deux mois pour y répondre. Trois situations peuvent alors se présenter :

D’abord, l’administration peut accepter intégralement la demande d’indemnisation. Dans ce cas, une convention d’indemnisation est généralement proposée au propriétaire, précisant le montant et les modalités de versement de l’indemnité. Cette solution amiable présente l’avantage d’être rapide et d’éviter un contentieux judiciaire.

Ensuite, l’administration peut proposer une indemnisation partielle, estimant que certains préjudices ne sont pas directement liés au refus du concours de la force publique ou que leur montant est surévalué. Le propriétaire peut alors accepter cette proposition ou la contester devant le tribunal administratif.

Enfin, l’administration peut rejeter explicitement la demande ou garder le silence pendant deux mois, ce qui équivaut à un rejet implicite. Dans ce cas, le propriétaire dispose d’un délai de deux mois à compter de la notification du rejet explicite ou de l’expiration du délai de deux mois en cas de rejet implicite pour saisir le tribunal administratif.

Le contentieux administratif

Si la phase amiable n’aboutit pas à un accord satisfaisant, le propriétaire peut engager un recours contentieux devant le tribunal administratif territorialement compétent. Cette démarche nécessite généralement l’assistance d’un avocat, bien que celle-ci ne soit pas obligatoire pour les demandes d’indemnisation inférieures à 10 000 euros.

La requête doit comporter l’ensemble des pièces justificatives déjà communiquées lors de la demande préalable, ainsi que la décision de rejet de l’administration ou la preuve de l’écoulement du délai de deux mois sans réponse. Elle doit également exposer clairement les moyens de droit et de fait justifiant l’indemnisation demandée.

Le tribunal administratif instruit alors l’affaire selon une procédure principalement écrite. L’administration est invitée à présenter un mémoire en défense, auquel le demandeur peut répondre. Une audience publique est ensuite fixée, au cours de laquelle les parties ou leurs représentants peuvent présenter des observations orales.

Le jugement du tribunal administratif peut faire l’objet d’un appel devant la cour administrative d’appel dans un délai de deux mois à compter de sa notification. L’arrêt de la cour administrative d’appel peut lui-même faire l’objet d’un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État dans le même délai, mais uniquement pour des questions de droit.

L’évaluation du montant de l’indemnisation

La détermination du montant de l’indemnisation constitue un enjeu majeur pour les propriétaires confrontés au refus du concours de la force publique. Les juridictions administratives ont développé une jurisprudence précise concernant l’évaluation des différents postes de préjudice.

Le principal poste d’indemnisation concerne les loyers impayés à compter de la date du refus du concours de la force publique. Ce préjudice est calculé sur la base du montant du loyer contractuel, majoré des charges locatives. La période d’indemnisation court généralement du jour du refus explicite ou implicite du concours de la force publique jusqu’à l’exécution effective de l’expulsion ou jusqu’au départ volontaire du locataire.

Un aspect souvent méconnu concerne la prise en compte de la trêve hivernale. Pendant cette période (du 1er novembre au 31 mars), les expulsions sont généralement suspendues par la loi, sauf exceptions. La jurisprudence administrative considère généralement que le préjudice subi pendant la trêve hivernale n’est pas indemnisable, puisque le refus d’expulser pendant cette période résulte directement de la loi et non d’une décision discrétionnaire de l’administration.

Concernant les dégradations du logement, l’indemnisation est subordonnée à la preuve que ces dégradations sont intervenues après le refus du concours de la force publique. Cette preuve peut être apportée par un constat d’huissier réalisé au moment de la réquisition de la force publique, puis un second constat lors de la reprise de possession du logement. Sans ces éléments probatoires, les juridictions administratives sont généralement réticentes à accorder une indemnisation pour ce poste de préjudice.

Les frais de procédure (huissier, avocat) engagés pour obtenir l’expulsion peuvent également être indemnisés, mais uniquement ceux qui sont postérieurs au refus du concours de la force publique. Les frais antérieurs sont considérés comme inhérents à toute procédure d’expulsion et ne sont donc pas directement causés par le refus de l’administration.

Les techniques d’optimisation de l’indemnisation

Pour optimiser l’indemnisation, plusieurs stratégies peuvent être mises en œuvre par les propriétaires et leurs conseils :

  • Documenter précisément l’état du logement avant et après le refus du concours de la force publique
  • Tenir un compte exact des loyers et charges impayés
  • Conserver toutes les preuves des démarches effectuées et des frais engagés
  • Solliciter régulièrement le concours de la force publique pour démontrer la persistance du préjudice
  • Faire établir des devis détaillés pour la remise en état du logement
  • Prouver les tentatives de limitation du préjudice (recherche d’un accord amiable avec le locataire, propositions de plans d’apurement de la dette)

Il est à noter que les tribunaux administratifs apprécient généralement favorablement les efforts du propriétaire pour limiter son préjudice. À l’inverse, une attitude passive peut conduire à une réduction de l’indemnisation sur le fondement de la théorie de la faute de la victime.

Les enjeux sociétaux et les perspectives d’évolution

La question de l’indemnisation en cas de refus du concours de la force publique s’inscrit dans une problématique plus large touchant à l’équilibre entre le droit de propriété et le droit au logement. Ces deux droits, tous deux reconnus comme fondamentaux, entrent parfois en collision, notamment dans un contexte de crise du logement.

L’État se trouve alors dans une position délicate, devant arbitrer entre ces droits concurrents. Le mécanisme d’indemnisation constitue une forme de compromis : l’État peut refuser d’exécuter une décision de justice pour protéger des personnes vulnérables, mais il doit en assumer les conséquences financières. Cette solution permet de ne pas faire supporter au seul propriétaire le coût de la politique sociale du logement.

Les chiffres sont éloquents : selon les données du ministère de l’Intérieur, l’État verse chaque année plusieurs dizaines de millions d’euros d’indemnités aux propriétaires confrontés à un refus du concours de la force publique. En 2019, avant la crise sanitaire, ce montant s’élevait à environ 40 millions d’euros. Ce coût significatif pour les finances publiques témoigne de l’ampleur du phénomène et de ses implications budgétaires.

La crise sanitaire liée à la COVID-19 a par ailleurs exacerbé ces tensions, avec la prolongation exceptionnelle de la trêve hivernale en 2020 et 2021 et l’augmentation des difficultés économiques pour de nombreux locataires. Cette situation a conduit à une augmentation des refus du concours de la force publique et, par conséquent, des demandes d’indemnisation.

Les pistes de réforme

Face à ces défis, plusieurs pistes de réforme sont envisagées ou déjà mises en œuvre :

  • Le renforcement des dispositifs de prévention des expulsions, notamment à travers les commissions de coordination des actions de prévention des expulsions (CCAPEX) qui visent à trouver des solutions en amont
  • L’amélioration des mécanismes de relogement des personnes expulsées, afin de réduire les situations où le préfet est contraint de refuser le concours de la force publique
  • La simplification des procédures d’indemnisation, avec notamment la mise en place dans certains départements de barèmes indicatifs permettant une évaluation plus rapide et prévisible du préjudice
  • Le développement de l’intermédiation locative, où des associations se portent garantes du paiement du loyer auprès du propriétaire et assurent un accompagnement social du locataire
  • La réflexion sur la création d’un fonds de garantie spécifique qui pourrait se substituer au mécanisme actuel d’indemnisation par l’État

Ces évolutions s’inscrivent dans une tendance plus générale visant à concilier la protection des personnes vulnérables et le respect des droits des propriétaires, tout en maîtrisant l’impact budgétaire pour les finances publiques.

Questions fréquentes sur l’indemnisation en cas de refus du concours de la force publique

Délais et prescription

Une question récurrente concerne les délais de prescription applicables aux demandes d’indemnisation. La prescription quadriennale, qui s’applique aux créances sur l’État, est régie par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968. Selon ce texte, les créances sur l’État sont prescrites au terme d’un délai de quatre ans à compter du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis.

Pour les préjudices continus comme les loyers impayés, la jurisprudence considère que le point de départ de la prescription est glissant. Ainsi, pour une demande formulée en 2023, les préjudices subis avant le 1er janvier 2019 seraient prescrits, mais ceux postérieurs à cette date resteraient indemnisables.

Il est donc crucial pour les propriétaires de ne pas attendre trop longtemps avant d’engager leur demande d’indemnisation, sous peine de voir une partie de leur préjudice prescrite. Une stratégie prudente consiste à formuler une demande d’indemnisation provisionnelle dès que le refus du concours de la force publique est constaté, puis à l’actualiser régulièrement par des demandes complémentaires.

Cumul avec d’autres indemnisations

Une autre interrogation fréquente porte sur la possibilité de cumuler l’indemnisation versée par l’État avec d’autres sources d’indemnisation, notamment les assurances loyers impayés. Sur ce point, la jurisprudence est claire : l’indemnisation versée par l’État ne peut se cumuler avec d’autres indemnisations couvrant le même préjudice, en vertu du principe de non-enrichissement sans cause.

Ainsi, si le propriétaire a souscrit une assurance couvrant les loyers impayés, l’indemnité versée par l’État sera réduite à hauteur des sommes déjà perçues de l’assureur. En pratique, de nombreuses polices d’assurance loyers impayés prévoient une subrogation, permettant à l’assureur de se retourner contre l’État après avoir indemnisé le propriétaire.

Cette règle de non-cumul s’applique également aux indemnités que le propriétaire pourrait obtenir du locataire lui-même. Si ce dernier s’acquitte finalement de tout ou partie de sa dette après que l’État a versé une indemnisation, le propriétaire est tenu de rembourser les sommes correspondantes à l’État.

Face à la complexité de ces procédures et aux enjeux financiers qu’elles représentent, le recours à un avocat spécialisé en droit public ou en droit immobilier est souvent recommandé, particulièrement lorsque le montant du préjudice est significatif ou que l’administration oppose une résistance à la demande d’indemnisation.

L’indemnisation en cas de refus du concours de la force publique représente un mécanisme essentiel d’équilibre dans notre système juridique. Elle permet de concilier la nécessaire protection des personnes vulnérables avec le respect du droit de propriété, en faisant porter à la collectivité, et non au seul propriétaire, le coût de certains choix sociaux. Si la procédure peut paraître complexe et parfois longue, elle offre néanmoins une voie de recours efficace pour les propriétaires confrontés à cette situation particulière, témoignant de la recherche constante d’équilibre entre droits individuels et considérations sociales qui caractérise notre droit.